6 Novembre 2016

(Comment) l’intelligence artificielle redéfinit-elle les contours de l’art ?

(Comment) l’intelligence artificielle redéfinit-elle les contours de l’art ?

Le 6 avril 2016, une équipe d’informaticiens, d’ingénieurs et d’historiens d’art est parvenue à créer un tableau reproduisant à la perfection le style de Rembrandt, célèbre peintre flamand. Entièrement conçue par ordinateur, la toile intitulée « The Next Rembrandt » imite à la perfection les œuvres originales du grand maître, disparu il y a plus de 300 ans. Afin que la machine comprenne et reproduise le style de l’artiste, les équipes ont durant plus d’un an scanné en 3D et en haute définition pas moins de 300 de ses toiles, qui ont ensuite été analysées méticuleusement... L’ordinateur, après plus de 500 heures de calculs a généré une toile de 148 millions de pixels représentant un sujet type que l’artiste aurait bel et bien pu composer de sa propre main.

“Est-ce que le grand maître peut être ramené à la vie pour créer une ultime toile ?”

Dans cette performance, ce n’est plus le génie créatif tel que l’était Rembrandt qui impressionne, mais plutôt la façon dont l’aspect technologique se mêle de plus en plus à l’art. Communément, un robot est une machine programmée pour accomplir des tâches de manière automatisée, dans l’objectif d’aider les êtres humains : le robot intervient le plus souvent pour réaliser des tâches répétitives ou impossibles à réaliser par nous. Mais, à côté de ces robots « utiles », nous commençons à découvrir des robots « artistes ». L’art apparaît comme l’essence même de l’activité humaine, le produit ou l’idée que l’on s’en fait s’adressant aux sens, aux émotions, aux intuitions et à l’intellect. Chacun pense de l’art qu’il émane de l’âme, du geste d’un homme qui met une part de lui dans ce qu’il peint, dessine, chante ou danse. Mais face à ces nouvelles facultés dont dispose la technologie, peut-on toujours dire que l’art se définit de ces façons ?

« Sous le règne du principe de rendement, l’art oppose aux institutions répressives l’image de l’homme en tant que sujet libre ; mais dans les conditions de l’aliénation, l’art ne peut présenter cette image de la liberté que comme négation de l’aliénation. »

Avant de se centrer sur l’intelligence artificielle et son impact sur la notion de l’art, il faut se pencher sur la définition même de l’art, qui est plutôt abstraite, mais nénamoins qualifiable. La définition de l’art est une interrogation encore vive. Il est difficile d’identifier une œuvre d’art, et c’est dans ce contexte que mon questionnement prendra son sens. Etant plurivoque, l’art ne se définit pas exclusivement sur des critères universels mais également (et surtout) sur une subjectivité forte, rattachant plutôt la définition à une évaluation. Pour simplifier, l’art est une production dotée d’une valeur esthétique et d’une valeur technique. L’art est tout ce qui n’aurait pas existé sans l’action de l’homme, et il propose un savoir-faire, une méthode, mais également de l’imagination. Sachant ceci, je vais maintenant faire rentrer la dimension robotique au sein de l’art, et pourquoi est-elle artistique si elle y tient sa place.
J’ai pu constater dans un premier temps que les progrès émanant de performances artistiques tel que The Next Rembrandt remettent en cause le caractère inimitable et unique de l’oeuvre d’art. En effet, les algorithmes précis de l’intelligence artificielle permettent à celle-ci de se réapproprier un dessin jusqu’alors émanant du travail de l’artiste.


Ce qui rend compte d’une capacité à analyser et “copier”, et de ce fait à reproduire ce qui est inimitable. Copier entre guillemets car l’intelligence artificielle n’entre pas ici dans une logique de reproduction exacte mais plutôt dans de l'imitation. Pour Walter Benjamin dans son essai sur la reproductibilité technique, l’art est par nature reproductible, permettant ainsi à l’art de faire entrer en son sein des techniques nouvelles. Cette constatation amène à réfléchir sur le rôle et la place que les moyens de reproduction occupent dans le champ artistique : les techniques de reproduction modifient la réception des œuvres, et surtout, ces nouvelles techniques s’imposent comme de nouvelles formes d’art. Il prend notamment pour exemple l’imprimerie, et la photographie, l’une des technologies rendant reproductible des images auparavant uniques et impalpables. Par reproductible, il annonce ici la notion de copie, qui questionne l’authenticité de l’art. Ce qui se perd alors dans l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, c’est l’aura de l’œuvre, qu’il qualifie d’ici et de maintenant, de spontanéité donc. Benjamin définit l’aura d’un objet par « l’unique apparition d’un lointain si proche soit-il ».



S’élabore alors une théorie des variations de la perception de l’homme face à l’œuvre d’art, qui se modifie à cause des nouvelles technologies.
L’intelligence artificielle entre dans une logique de reproductibilité technique au sens qu’elle utilise l’existant pour le démultiplier, dans une dimension non plus unique mais multiple, ainsi contraire à l’exclusif propre aux oeuvres d’art. La question se pose alors de savoir si l’intelligence artificielle modifie l’aspect unique des arts traditionnels, et donc modifie ce qu’est une oeuvre. En soi, qu’est ce qu’une oeuvre? Une oeuvre est par définition une production de l’esprit, du talent, selon le dictionnaire Larousse. Il s’agit d’un objet à caractère esthétique, opposé du mécanisme et du travail par la liberté et l’exaltation d’une activité sans enjeu industriel. Elle est donc le fruit de l’art aussi pur soit-il.

Nous avons donc perçu que l’intimité telle que nous la connaissons et la décrivons dans la vie « réelle » n’est pas celle que nous vivons en fait au sein du réseau social « numérique ».

Ce qui équivaut à dire que la production d’une oeuvre par une intelligence autre qu’humaine ne relève donc plus vraiment de l’oeuvre en son sens premier, puisqu’elle se rattache à des données scientifiques et analytiques, sans liberté. Liberté dans le sens où la réflexion artistique et le geste qui en découle sont dénués de toute logique laborieuse. Les robots intelligents reprennent par leurs notions précises un simulacre d’intuition, l’impression d’une décision spontanée comme celle de l’artiste jusqu’à sa toile. Pourtant, tout ceci reste en réalité un ensemble d’apprentissages destiné à un rendement le plus fidèle possible à une demande : reproduire à la perfection ce qui existe déjà, par le style de l’artiste, l’espacement des yeux des figures peintes, leurs traits, les couleurs utilisées... Et de ce fait, l’intelligence artificielle retire l’aura, le caractère unique, l’authenticité propre à une oeuvre d’art. Mais pour autant, elle ne se détache à mon sens pas de ce qui fait art.

Car si l’art produit par l’intelligence artificielle n’est pas unique ni auratique par sa (re)production, et donc détaché de la logique d’oeuvre d’art, il se rattache encore à de nombreuses autres définitions de l’art, notamment de la technique. A travers la performance de re-création dont nous venons de parler, s’introduit la notion de l’imitation ou de la reproduction, nous amenant donc à observer que l’intelligence artificielle n’est pas dotée de la capacité de création comme l’homme. Nous savons que l’intelligence artificielle use de la data, d’algorithmes puissants et de données visuelles précises pour constituer ces dessins. Des données qui prendraient des années à s’organiser par le biais de l’esprit humain seul sont restituées et classées d’une façon impossible à effectuer par un autre biais. Cette méthode, dont le résultat paraît inédit à première vue, relève avant tout d’une reprise de quelque chose d’existant. Il y a bel et bien une technique propre au robot pour parvenir à sa production finale, un savoir-faire que nous ne détenons pas.

Pourtant, en art l’imitation traite pour beaucoup d’un geste dévolument inutile qui répète ce qui existe déjà, et de ce fait instrumentalise l’art. Ce que propose l’intelligence artificielle semble contraire à l’idéal répandu d’un artiste créateur, ainsi qu’aux antipodes de l’autonomie qui caractérise l’art dans sa position « libérale ». Il est compliqué de positionner la notion de copie dans l’art. Il a de tout temps existé une contradiction concernant l’imitation et sa valeur artistique. Au XVIIème siècle, la qualité des œuvres étaient jugées à l’aptitude à copier des sujets réels. Un bon portrait devait être conforme à l’original. Dans ce contexte, l’idée que l’art se doit d’imiter la nature va plutôt de soi. La figuration de la nature est un passage obligé pour l’art. Nommée “mimésis”, elle définit l’œuvre d’art comme une imitation du monde tout en obéissant à des conventions. L’art dans son essence même est une imitation.


L’idée postmoderne que nous donne l’art aujourd’hui met tellement en avant le caractère original, personnel et subjectif de l’œuvre d’art, qu’il nous répugne désormais de penser que l’art doive se contenter de copier des sujets naturels. Seulement, malgré la volonté des artistes de notre époque à vouloir s’écarter de la copie, l’idée de l’imitation persiste. Elle ne se base plus sur la nature même mais dans une imitation de l’art par l’art. Les artistes se copient très souvent les uns les autres, et tous exercent une forme de plagiat. Tout ceci crée un débat perpétuel concernant ce qui est art, et ce qui ne l’est pas.
L’intelligence artificielle reprend une forme d’imitation de l’art, s’appropriant l’art déjà existant, dans son état concret, palpable, façonné de la main de l’homme, qui lui même s’est basé sur le réel, la nature. A ceci nous pouvons créer un raccourci en disant que le robot copie simplement ce qui a déjà été copié.


L’intelligence artificielle se positionnerait donc dans un entre-deux, du fait de son incapacité à la création, elle ne peut pas se définir comme auteure de son art, mais elle entre bel et bien dans une logique d’artiste puisqu’elle conçoit une forme d’art, qui est soit une reprise d’un style, soit d’un chef d’oeuvre créé par l’homme. Dans son travail d’imitation, le robot intelligent excelle. Il offre donc de mon point de vue une forme de performance artistique indéniable et un nouveau domaine de l’art, que l’on pourrait qualifier d’art artificiel, d’une technique bien supérieure à l’art que nous connaissons aujourd’hui, permettant ainsi d’élargir son champ. Pour contraster mon propos concernant cette liberté que prend l’art sur la matière et la nature de l’artiste, je citerai le philosophe Hubert Dreyfus, qui critique fortement les théoriciens de l’intelligence artificielle dans son texte Alchimie et Intelligence Artificielle, et qui dit que l’intelligence artificielle peut très bien calculer, mais en situation d’action dans un monde ouvert sans règles prédéfinies, l’homme est et reste incommensurable.

L’intelligence robotique transpose l’art comme un fait imitable, mais en tant qu’oeuvre originelle, il reste impossible à effectuer par elle. Ceci rappelle que nous sommes seuls capable de créer sans répondre à une demande stricte et encadrée. Le robot n’a pas la notion d’imagination, ni d’initiative. Chaque étape qu’il réalise rend compte de calculs nombreux propres à un contexte, dans un but d’optimisation de rendement, qui peuvent ne pas fonctionner, et ne s’opposent à aucune prise de conscience de sa part.

Pour synthétiser tout ceci, je peux dire que du fait que l’art façonné par l’intelligence artificielle n’est ni oeuvre, ni création, qu’il reprend ce qui a déjà été dessiné, peint, il prend une dimension nouvelle, non plus de manière mais de méthode. Face à l’artiste en abscondité, la machine considère ses actes comme totalement définis. Il ne peut donc pas y avoir de laisser-aller, de hasard au sein de l’intelligence artificielle lors de son processus de re-création. Face à cela, l’intelligence artificielle est dotée d’une habileté, d’un don pour réaliser ce que l’homme lui demande de faire et notamment similairement voire mieux que lui. De ce fait, nous pouvons nous demander en quoi l’art artificiel conçu par les robots intelligents trouve utilité si ce n’est à l’art traditionnel et à la dimension subjective qui nous est propre. La peinture réalisée par le robot post-Rembrandt est née sans la moindre conscience, sensibilité, réflexion, humanité. L’œuvre est pourtant comparable à celles des plus grands artistes ayant jamais vécu, qui eux créent grâce à leur génie, leur vécu, leurs émotions, leur inventivité ou leur désir. Ce qui remet en cause l’aspect sacré d’une oeuvre d’art dans la façon dont elle a été peinte : par un homme. L’art artificiel modifie la première notion de ce qui fait art, dont nous avons parlé précédemment, qui est celle de l’aura, et du même coup réduit de plus en plus la barrière entre ce qui a été fait par l’homme et ce qui a été fait par la machine.

Comment savoir, une fois terminée, comment a été façonnée l’oeuvre? Faut-il désormais taire l’authenticité humaine de l’art et mêler homme et machine dans ce domaine qui a de tout temps été destiné à la créativité humaine?
Du fait de la perfection technique dont est doté la machine, et de sa notion d’apprentissage quasi-indépendante grâce au deep-learning, elle surpasse sans mal la manière de peindre des artistes. La seule chose qu’elle est incapable de faire, c’est l’homme qui en garde le monopole pour l’instant. Il s’agirait alors d’immiscer une notion de co-création, dans l’art ou de façon plus large, d’open innovation. Dans les domaines de la recherche et du développement, des modes d’innovation sont désormais fondés sur le partage, la collaboration. L’innovation ouverte est à mes yeux bien plus efficace et rapide du fait qu’elle ne s’appuye plus principalement sur sa seule et propre recherche pour innover. Et bien que l’intelligence artificielle ne crée pas, elle est capable de s’approprier des gestes similaires à ceux de l’homme, et nous permet de comprendre les processus de création artistique chez l’homme en les traduisant en algorithmes. Ce qui permettrait à l’art de se doter d’une dimension à la fois de technique et d’analyse que nous n’étions pas capable d’assimiler seuls. Mais en laissant l’intelligence artificielle faire partie intégrante des performances artistiques, les machines pourraient remplacer la compétence artistique jusque-là réservée à leurs créateurs et la retirer entièrement a fortiori. Nous ne serions plus apte à créer de l’art puisque les robots le ferait mieux que nous; nous devenons des techniciens de l’art, et la machine devient véritablement l’artiste. L’art, dénué de sentiments, équivaudrait davantage à une compétence et non plus à une activité créative libérale.

Pour l’instant, les humains ont maîtrisé l’art de créer des expériences visuelles uniques en composant un jeu complexe entre le contenu et le style d’une image. Jusqu’à présent, la base algorithmique de ce processus de création est inconnue et aucun système artificiel ne possède des capacités analogues. Pourtant, Google a fait un premier pas dans cette direction, en dévoilant en juin 2015 son réseau neuronal artificiel, que des chercheurs allemands ont fait évoluer davantage. Selon ces chercheurs de l’université de Tubingen, « au vu des similarités frappantes entre la vision au rendement optimisé des réseaux neuronaux artificiels et la vision biologique, notre travail ouvre la voie à une compréhension algorithmique de la façon dont les humains créent et perçoivent l’imagerie artistique.»

Ce qui équivaut à dire que l’intelligence artificielle, bien au delà de redéfinir l’art dans sa définition, se le réapproprie progressivement jusqu’à le faire devenir un domaine de plus qu’il maîtrise, et que nous maîtrisons de moins en moins, proportionnellement aux qualités acquises par l’intelligence artificielle. En permettant à des robots de s’immiscer dans l’art et d’acéqurir les compétences d’artistes tels que Van Gogh ou Edvard Munch, nous leur permettons de comprendre les principes fondamentaux qui caractérisent l’art et la voie reste ouverte aux machines pour nous surpasser.

L’intelligence artificielle dans l’art n’est de mon point de vue pas faite pour remplacer un jour les artistes peintres, mais grâce à lui, ces derniers pourront découvrir de nouvelles techniques de peinture en collaboration avec des robots dont la connaissance est bien supérieure à la notre, ce qui permettra de comprendre des mystères artistiques tel que l’oeuvre de Léonard de Vinci. Le danger de laisser l’intelligence artificielle maîtresse des peintures que nous composions jadis est de redéfinir l’art à un tel point qu’il n’est le terme de plus aucune performance humaine et subjective, mais un ensemble d’expérimentations créatives générées par une intelligence artificielle et donc dénuée de la sensibilité qui fait art.


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