21 Décembre 2016

Périscope, le paradoxe de la vie privée et de la sur-diffusion du contenu

Périscope, le paradoxe de la vie privée et de la sur-diffusion du contenu

Nous allons traiter dans cet article d’un sujet qui laisse certes peu de place à la positivité mais néanmoins beaucoup à la réflexion concernant les nouveaux média et de quelle manière ils influencent la société contemporaine. Le média sur lequel nous nous baserons tout au long de l’article a été lancé en 2015, il s’agit de Périscope. Ce n’est pas le seul, tous les réseaux sociaux sont une forme de diffusion qui influent sur leurs utilisateurs, mais celuici a constitué un élément déclencheur concernant la valeur et l’importance donnée aux nouveaux média, notamment lors du suicide en ligne d’une jeune femme sur le réseau en question, dont je vais vous expliquer brièvement mais clairement le fonctionnement. Par définition, Périscope est une application de streaming qui permet de diffuser aisément en direct des vidéos, depuis le monde entier, à partir de son smartphone. A l’instar d’une chaîne de télévision, chacun peut livrer en temps réel des images banales ou extraordinaires de sa propre vie, sur le vif. Il s’agit là d’une nouvelle source d’actualité, centrée sur l’individu, mais également d’un tout nouveau média, du fait que chacun peut participer à la vidéo de l’autre en la regardant, la commentant, en direct ou en décalé  de quelques heures ; et en s’immisçant ainsi pleinement dans l’existence d’autrui ; autrui que nous ne connaissons pas forcément. Mais où se posent-alors les limites  de l’intime, de la relation, quels sont les changements fondamentaux qu’évoque Périscope concernant la diffusion du contenu ? Nous traiterons d’abord des usages de l’application qui tendent à soulever des problèmes d’éthique et d’image avant de parler de ce qu’engendre la sur-diffusion de tel contenu, et ce qui pourrait ou non être modifié.

« Big Brother is watching you » La prophétie de George Orwell dans son roman d’anticipation  1984  peut sonner juste au vu  des possibilités données par Périscope.

Plusieurs point importants le révèlent. Dans un premier temps, la création d’une telle application de mise en ligne du quotidien de chacun remet en cause la notion de liberté d’expression et promeut un voyeurisme certain. Elle interroge le Droit ; diffuser en mode instantané en ligne  une séquence vidéo induit un  droit à l’image  des personnes filmées, les  droits d’exploitation lorsque les images sont issues d’événements et un droit de diffusion, pour ce qui relève par exemple de chaînes tv ou de spectacles. Mais bien au delà de la notion juridique du droit à l’image, Périscope soulève les limites que peuvent donner les individus à l’insertion dans leur sphère privée, c’est-à-dire dans des lieux ou à des moments de leur vie qui relèvent de l’intime. Bien qu’étant conscients que d’autres personnes visionneront forcément ces images, certains n’hésitent pas à partager leur position, les noms et visages de leurs proches, à divulguer des informations sensibles normalement censées rester secrètes, ou tout du moins invisibles aux yeux de tous. Depuis ce qu’il est convenu d’appeler le tournant du Web 2.0, les activités et la vie relationnelle dans son ensemble ne cessent de se déplacer vers les réseaux numériques, où l’on peut très facilement se rencontrer, flirter, livrer ses pensées, exposer ses humeurs, commenter l’actualité, notamment avec Facebook ou encore Twitter. Les réseaux sociaux sont devenus des lieux privilégiés où les relations divergent et permettent à chacun d’éprouver des formes de reconnaissance. Les contours intimes sont de plus en plus lâches à mesure que les réseaux sociaux sont de plus en plus permissifs. Périscope offre à tous la possibilité de voir et d’agir sans être vu, et plonge ainsi les utilisateurs dans une forme de sécurité et de recul vis à vis de ce qu’ils visionnent, comme si la barrière de l’application leur permettait de se détacher de toute responsabilité.

L’application, bien plus qu’une interface numérique, devient une interface sociale. Cet avantage donné au «  visionneur  » lui confère une confiance certaine et la faculté d’interagir avec des inconnus sans prendre aucun risque. La question serait alors de se demander pourquoi les utilisateurs éprouvent une confiance à l’égard de l’application différente d’un rapport exclusivement réel avec les autres, et de ce fait pourquoi ils mettent de côté l’intimité à laquelle ils tenaient avant de s’adonner à Périscope. Pour recontextualiser, la notion d’intimité s’est vue modifiée dès le début du 20e siècle, par l’engouement de la presse populaire pour les choses banales et rationnelles.A cela se sont ajoutées les émissions de télévision retranscrivant des moments quotidiens de la vie de personnes comme les autres, qui ont fait entrer la société dans un monde de visibilité totale, sans filtre, perdant ainsi la notion de privé.



Périscope entre donc dans une logique déjà tout trouvée, puisqu’il rend pleinement acteurs ceux qui jusqu’alors se pensaient simples spectateurs de la société dans laquelle ils vivent, c’est-à-dire les individus « normaux ». Du fait de la normalisation de la diffusion de l’image de soi, physique comme émotionnelle, l’intimité est un mot qui ne définit donc plus pour les réseaux numériques ce qu’il définissait jusqu’alors. Au sein des relations humaines, la signification et le degré d’intimité varient entre et à l’intérieur des relations. En anthropologie, l’intimité est considérée comme «  le résultat d’une séduction réussie permettant le dévoilement de pensées ou de sentiments autrement cachés  ». A la base, le développement d’une relation dite intime est le résultat de contacts d’une durée prolongée, qui s’évalue davantage en mois et en années plutôt qu’en jours ou en semaines.



Il faudrait alors différencier l’intimité émotionnelle de l’intimité stratégique, qui à travers Périscope prend tout son sens, puisqu’elle est beaucoup plus futile et ne se base pas sur des échanges soutenus et diffus mais sur des ponctualités sans association sentimentale quelconque à l’autre. On peut donc dire que la sphère privée est inexistante dans Périscope puisque tout est localisé et filmé en temps réel dans un environnement appartenant à ce qui normalement se dévoilerait en toute intimité. Du coup, comme rien n’est à cacher, personne ne cache plus rien. On pourrait se dire que la nouvelle liberté de notre époque, c’est celle de décider ou non de sa vie privée. Ce comportement se banalise et devient la norme au sein de l’application. C’est pourquoi chaque utilisateur ressent un sentiment de confiance quasi inné en se servant de Périscope : ils savent que tout le monde le fait, et n’ont donc pas de raison de ne pas le faire. Si tout est dit, montré, jugé, qu’en est-il alors de la vie privée au sein de la société  ? Philippe Ariès et Georges Duby dans Histoire de la vie privée ont montré que la vie privée n’est pas une réalité naturelle et que ses contours se redéfinissent en permanence. Aristote avait décrit la distinction classique entre sphère publique (la cité) et sphère privée (le foyer domestique), avec comme arrière plan l’idée que le « public » est le « royaume de la liberté » alors que le « privé » est le « royaume de la nécessité ». Or la conception moderne et libérale de la vie privée étant redéfinie, ce n’est plus dans le foyer que se retrouve cette notion, mais bien lorsque et seulement lorsque l’utilisateur a quitté l’application et ne dépend plus de son image diffusée sur le média. La sphère privée est alors affaire de temporalité et de contexte propre au réseau numérique, et non plus de spatialité ou de relation envers la famille par exemple. Ce qui définit donc l’intimité et le privé à l’ère de Périscope, c’est l’instant où l’application ne diffuse plus l’image que l’on donne de soi et de ce qui nous entoure, où il n’est plus possible d’interagir avec autrui par le biais de son smartphone. Donc, lorsque l’écran se verrouille et redevient noir, comme le tombé de rideau au théâtre qui occulte les acteurs à la fin du spectacle.

Nous avons donc perçu que l’intimité telle que nous la connaissons et la décrivons dans la vie « réelle » n’est pas celle que nous vivons en fait au sein du réseau social « numérique ».

Ceci amène donc à une deuxième notion, qui est celle de la relation envers autrui. Les conséquences d’une telle inhibition de l’intime au sein de Périscope favorisent des relations dites réticulaires, c’est-à-dire formées non pas pour leurs qualités mais pour leurs quantités. Il ne s’agit plus là de vivre une relation à double sens émanant de la parole, de la vue, du toucher, mais d’une diffusion de soi tout entier pour un autre purement textuel et non identitaire. Paul Mathias dans son ouvrage Qu’est ce que l’internet ? exprime que réalité virtuelle et réalité  «réelle»  se confondent ; il l’appelle le «postulat de l’immersion», qui donne «la pensée en spectacle». Comme les deux dimensions, réelles et numériques ne font plus acte d’aucune frontière, la relation qui s’établit entre deux personnes au sein de Périscope est un entre-deux, entre simulacre et attachement, caractérisé par le fait de ne pas se sentir dépendant des dires et ressentis d’autrui dans son quotidien « réel », mais d’accorder une importance toute particulière au fait d’être lié de près ou de loin avec les utilisateurs qui interagissent avec nous.

Pour continuer de citer Paul Mathias, la relation, l’amitié au sein de l’application est donc en fait «  une image de la chose, de sa représentation et de sa réplique, il s’agit (...) de son imitation  – mais il s’agit surtout de la manière dont le drame humain de l’amitié se rejoue dans l’espace princeps des flux numériques ». La relation à l’autre au sein d’une application telle que Périscope est certes biaisée par le média, mais elle n’en demeure pas moins construite et pérenne, même une fois l’application fermée. Pour illustrer cela nous prendrons un exemple peut-être maladroit mais explicite : lorsqu’une personne visionne une vidéo de vous, dans votre salon, en train de faire une quelconque activité, elle peut voir en temps réel votre position, et même si vous quittez l’application (que vous n’avez donc plus de relation numérique avec l’autre), cette personne saura toujours que vous séjournez à l’adresse indiquée quelques heures auparavant, et pourra toujours, dans le monde réel cette fois-ci, venir à votre rencontre. Avec des intentions bonnes ou mauvaises, qui peuvent varier d’un individu à l’autre.


Il existe alors un paradoxe assez fort au sein du réseau social, qui est celui de se dévoiler en toute confiance dans un environnement qui favoriserait pourtant la méfiance vis à vis des autres.
Entre alors une nouvelle et dernière notion traitée ici, qui est celle de la quête perpétuelle de l’exceptionnel en dépit de toute logique sociale de pudeur ou de restriction. (Le film Nerve est un parfait exemple fictif de ce que devient plus ou moins la diffusion auprès de Périscope. Les antagonistes participant à Nerve, un jeu qui diffuse en direct dans le monde des défis filmés, Vee et Ian, décident de s’associer pour relever des challenges de plus en plus risqués en échange d’argent. Les deux joueurs s’aperçoivent ensuite que leurs moindres mouvements sont manipulés par une communauté anonyme appelée voyeurs.)
Comme toute action retransmise au sein de Périscope est normalisée dans cet univers de direct et de visionnage intempestif, la diffusion est quasi-totale. Tout ou presque est déjà montré, comme nous en avons parlé dans la première partie.


Les utilisateurs cherchent alors à survoler cette normalité en créant une sur-diffusion du contenu de leur vie et de celle des autres, notamment grâce à la démonstration d’actions et d’activités de plus en plus saugrenues, dans le but de trouver un caractère unique à leur présence au sein du réseau numérique de Périscope. Ils endossent une forme de masque, d’identité exacerbée, poussée par cette logique de surenchère numérique. Faire plus que ce que le monde fait rend à l’individu le sentiment d’exister en tant qu’être irremplaçable et remarquable.
Toute cette logique d’exhibition de soi est liée à la perte de la sphère privée et à la dématérialisation de la relation à l’autre, mais aussi à la notion de visibilité et de notioriété déjà propre à - quasiment- tous les réseaux sociaux existants : être vu et être aimé pour exister dépasse les codes préétablis de la bienséance en communauté, le tout étant exacerbé par l’environnement numérique, qui constitue un univers et un réseau différent de celui constitué dans le monde dit réel.

A force de rendre concret, palpable, de mettre en avant le crédible et le banal, les frontières entre réalité et fiction s’amincissent et Périscope multiplie le flou déjà existant auprès de ses utilisateurs, qui caractérisent de plus en plus mal l’amitié, l’intimité et la responsabilité dans un espace numérique fondé sur le voyeurisme et le partage instantané, qui met à plat toutes formes de règles sociales, qu’elles soient de politesse, de discours ou de décence. C’est ce qui explique le développement aujourd’hui d’un marché et d’une industrie de l’e-reputation qui intéressent les personnes désireuses d’améliorer leur réputation numérique entachée par des mots ou des actes peu appropriés, ou bien de dissimuler un passé encombrant en payant pour nettoyer leur réputation.
Pour palier à ses problèmes grandissants émanant des nouveaux média numériques tels que Périscope, la digital legacy apparaît alors primordiale pour dépasser le paradoxe de la vie privée et de la présence en ligne, et permettre au plus grand nombre de tendre à l’autonomie en contrôlant leur identité numérique. C’est par exemple la mission que s’est donnée, en France, la FING (Fédération Internet Nouvelle Génération), à travers son programme nommé « Identités numériques ». Même si l’attachement à la vie privée des utilisateurs de Périscope et d’autres réseaux sociaux se relâche, comme il a été dit en amont, il existe bel et bien un besoin pour les individus d’être moins démunis face à la « digitalisation de la vie » et à « l’inflation identitaire » qui en découle - pour paraphraser Antoinette Rouvroy. Car malgré tout, certaines pratiques sont jugées trop extrêmes par les utilisateurs, bien que plongés dans une pratique déjà extrême en elle-même.

Pour conclure, Périscope est un application extrêmement riche de possibilités et forme un nouveau média à part entière du fait de sa diffusion en direct et de sa proximité à l’utilisateur, qui devient lui-même acteur du développement et de l’alimentation du réseau. Mais à travers un outil aussi permissif, les utilisateurs sont invités à délaisser leur intimité au profit d’une visibilité entière et parfois malsaine.

Les relations numériques s’efforcent de simuler les relations réelles mais retranscrivent un ensemble de critères nouveaux concernant l’amitié eprouvée à l’égard des utilisateurs, un nouvel ensemble bâti en réseau, bien plus attaché à la quantité qu’à la qualité des relations vécues. La banalité des vidéos visionnées sur Périscope (et d’autres réseaux sociaux) encourage et incite chacun à surenchérir et à se détacher de la masse par le biais de pratiques alternatives parfois dangereuses, souvent choquantes. La sphère privée n’est plus un besoin au sein du réseau numérique, elle est effacée par la présence d’un écran mais aussi reconstruite à travers lui, par une confiance aveugle envers l’application, dû notamment au fait qu’elle soit utilisée par tous et donc normalisée, au même titre que le fait d’être capable de visionner et d’être visionné en permanence et en direct. De ce constat émergent différentes manière d’appréhender le futur de tels média de diffusion à outrance, d’une part en s’accordant à eux et en les canalisant, d’autre part en souhaitant les éradiquer. Il n’est pas possible d’envisager ce que produiront ses surenchères sur le réseau digital, mais il est primordial de faire le lien entre présence numérique et présence réelle, puisqu’à défaut d’être une application sans âme ni sentiments, nous sommes bel et biens vivants et palpables, et ce que nous faisons influe toujours sur notre futur.

Les dangers et les remises en cause des principes sociaux fondamentaux qu’apporte Périscope ne sont qu’une partie de cette application, qui n’a bien sûr pas que des désavantages. Des exercices par groupes inter-scolaires ou encore des débats philosophiques ont eu lieu au sein de Périscope et constituent une avancée en terme d’interaction. En prenant partie de conserver sa sphère privée et en gardant toujours à l’idée d’établir une barrière émotionnelle et physique entre soi et l’autre, ce média de diffusion permet d’accéder à des connaissances et à des images jusqu’alors impossibles à visionner autrement que par le biais de personnes, qui comme nous, ont une vie également banale, mais pourtant différente de la nôtre. Et c’est ce qui rend à l’application toute son utilité première, qui est celle de partager et diffuser autour de soi.


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